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22 juillet 2013 1 22 /07 /juillet /2013 18:08

Le "male gaze" (regard masculin)

Publié le

Après l’article de Thomas la semaine dernière sur le "slut-shaming", on continue avec les concepts féministes difficilement traduisibles. To gaze signifie en effet "regarder fixement", "contempler"; on peut le traduire par "regard masculin", que j’emploierai alternativement avec l’expression anglaise.

Issu de la critique cinématographique, ce concept est devenu central dans le vocabulaire du féminisme anglophone. Le "male gaze" peut en effet être étudié au cinéma, mais aussi dans d’autres domaines de la culture visuelle (BD, publicité, jeux vidéo…). Selon moi, on peut aussi l’étendre à l’expérience quotidienne, celle d’un regard omniprésent, un regard qui est aussi jugement et auquel on ne peut pas échapper.

Origines du concept: Laura Mulvey, "Visual pleasure and Narrative cinema"

En 1975, la critique de cinéma Laura Mulvey forge et définit le concept dans un article intitulé "Plaisir visuel et cinéma narratif". Cet article a exercé une très grande influence sur les études cinématographiques. Elle utilise le cadre de la psychanalyse freudienne et lacanienne (analyse du rôle joué par le regard dans le stade du miroir) dans une perspective féministe et polémique. Je ne reprendrai ici que ce qui concerne le concept lui-même et ce qu’il apporte à la théorie féministe.

Mulvey distingue trois types de regards: celui de la caméra sur les acteurs et actrices, celui du public regardant le produit final, et celui des personnages se regardant les uns les autres au sein du film. Pour renforcer l’illusion cinématographique et réduire autant que possible la distance du public avec le film (il faut faire en sorte que le public oublie qu’il regarde un film), le cinéma narratif (qui raconte une histoire) efface les deux premiers regards au profit du 3ème. Le résultat est qu’on voit le film à travers les yeux des personnages, mais pas n’importe lesquels: dans l’écrasante majorité des cas, il s’agit du regard du héros masculin. Dans cette configuration, Mulvey décrit les personnages masculins comme actifs, par opposition aux personnages féminins passifs, regardés. Le rôle traditionnel du personnage féminin est donc double: elle est objet érotique pour le personnage et pour le spectateur masculins. Les spectatrices se voient en outre dans l’obligation d’adopter, elles aussi, le "male gaze", le regard masculin.

Melvey analyse notamment des films de Hitchcock, fasciné comme on sait par le voyeurisme (dans ses films comme dans la vie). Je trouve cette image, tirée de Fenêtre sur cour, film dans lequel le regard est évidemment central, particulièrement éclairante.

rear window

Au premier plan, Grace Kelly (Lisa Fremont) est allongée dans une attitude faussement nonchalante, consciente du regard de James Stewart (L.B. "Jeff" Jefferies) sur elle alors qu’elle lui tourne le dos. Le regard du spectateur n’épouse pas exactement celui du personnage masculin, puisqu’il la regarde de face alors que Jeff la regarde de dos; mais elle est offerte aux deux, qui fonctionnent de manière complémentaire, l’embrassant dans un regard unique et omnipotent. On peut lire ici une analyse du "male gaze" dans ce film, en anglais.

Cela n’est évidemment pas valable que pour le cinéma. Mulvey voit dans ce dispositif un avatar du rôle traditionnel de la femme dans les représentations artistiques, à la fois exhibée et regardée, passive, pour le plaisir du regard masculin.
cabanel_la_naissance_de_venus_1863

Cette situation provoque une asymmétrie de pouvoir:

le pouvoir du protagoniste masculin contrôlant les événements coincide avec le pouvoir actif du regard érotique, tous deux procurant une impression satisfaisante d’omnipotence. Les caractéristiques glamour d’un acteur star ne sont pas celles de l’objet érotique du regard ("gaze"), mais celle de l’ego idéal plus parfait, plus complet, plus puissant conçu dans le moment originel de reconnaissance en face du miroir [référence à la théorie lacanienne mentionnée ci-dessus].

La femme fonctionne comme icône, et peut être en tant que telle montrée fragmentée (gros plans sur des parties de son corps), alors que la figure masculine active a besoin d’un espace en trois dimensions pour se réaliser et pour provoquer un phénomène de reconnaissance et d’identification de la part du spectateur.

On voit donc que ce concept est un outil majeur pour l’analyse des représentations du féminin et du masculin et la mise en évidence des asymmétries qui les sous-tendent. Avant de montrer en quoi il s’applique à d’autres domaines de la culture visuelle, il faut signaler que ce "male gaze" est aussi la plupart du temps un regard hétérosexuel et blanc.

The white, male, heterosexual gaze

Cette vidéo montre très bien que le "regard masculin" est aussi, quasi automatiquement, un regard hétérosexuel. L’argument est résumé d’entrée: "because most films are made by heterosexual men, they are shot from the perspective of a straight man and force that perspective on the audience" (parce que la plupart des films sont faits par des hommes hétérosexuels, ils sont tournés selon la perspective d’un homme straight et obligent les spectateurs/trices à adopter cette perspective). On nous force, en d’autre termes, à voir le film (ou n’importe quoi d’autre) du point de vue d’un homme hétéro, ce qui contribue à ériger ce point de vue comme la norme et à rendre invisibles les types de sexualités et de rôles de genre qui ne rentrent pas dans ce schéma regardants – regardées.

 

Lien: http://cafaitgenre.org/2013/07/15/le-male-gaze-regard-masculin/

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Published by L'archipélien - dans anthropologie
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  • Le monde est dangereux non pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire” Einstein.
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