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20 novembre 2009 5 20 /11 /novembre /2009 19:22
Si la vie aux Saintes paraît aujourd'hui bien douce, il n'en a pas toujours été de même. Les anciens-et les plus jeunes-se rappellent encore unanimement de cette vie d'autrefois qui ne leur a pas fait de cadeau. Petite histoire des Saintes d'autrefois.

La nuit tombe sur Terre-de-Haut. Les pétarades des scooters se font plus rares. L'air est doux ; le bar à cocktails Chez Cécile a ouvert ses portes. Saintois et touristes s'y attablent pour déguster un planteur, une pinà colada ou l'une des spécialités de la maison. L'atmosphère paradisiaque qui règne en cette fin de journée semble avoir toujours existé. Quel visiteur de passage peut aujourd'hui soupçonner la dureté de la vie d'autrefois sur cette île habitée depuis le XVIIe siècle par des descendants de colons Bretons ? Contrairement à d'autres, Fernand Bélénus, dit « Tonton Fernand » ne veut pas oublier ces années noires. « C'était la misère », s'exclame-t-il. « J'ai eu ma première paire de chaussures à 10 ans. On allait pied nu à l'école et à la messe, se souvient-il. On mettait les chaussures uniquement pour les grandes occasions. » À cette époque où l'aérodrome n'existe pas encore, son père est le plus gros agriculteur de l'île, grâce notamment à l'immense mare qui s'étale sur ses terres et sert d'abreuvoir aux troupeaux de cabris et de boeufs. La vie est difficile, l'argent manque, mais la nature est généreuse. « Le gibier nous tombait du ciel », raconte Fernand. « Il y avait des sarcelles, du gibier migrateur. Un jour, mon père n'avait plus de balle dans son fusil. Il a pris son épervier* et a attrapé neuf canards d'un coup ! »

L'apparition des allocations familiales

Issu d'une famille de dix enfants (7 garçons, 3 filles), Fernand qui est le plus débrouillard est vite affecté à la vente des fruits, des légumes et du lait de l'exploitation familiale tandis que les autres garçons de la famille aident leur père au champ (ils veillent sur les cultures menacées par les iguanes) et que les filles restent à la maison pour s'occuper du ménage et du linge à laver. Un jour, se souvient Evelyne la soeur aînée de Fernand, mon père est venue me chercher en classe : « ta place n'est pas là, elle est à la maison », a-t-il dit. Si Fernand, lui, a le droit d'aller à l'école, il doit auparavant écouler sa marchandise. Sa journée commence dès 6h du matin. « À l'époque, il y avait beaucoup d'échanges : nos fruits et légumes contre du pain, du poisson. Le matin, on prenait du café avec du pain et du sucre. On mangeait du poisson toute l'année et du cabri lors des grandes fêtes. » À 8h, le petit garçon regagne les bancs de l'école. « Et on n'avait pas intérêt à être en retard ! », se souvient-il. Entre 11h à 14h, il repart vendre le poisson que son père a pêché le matin même. « Je portais le poisson sur un tret sur ma tête. Je criais « poisson ! poisson ! Les lots étaient protégés par des feuilles de carapate. L'eau me dégoulinait sur les épaules. Je repartais à l'école comme ça jusqu'à 17h. Puis de 17h à 19h, je vendais des gâteaux. » Malgré la dureté de cette vie, nombreux sont ceux qui semblent regretter ces années-là. « C'est vrai que la vie était plus difficile, mais les gens étaient plus gentils, plus solidaires », se souvient Fernand. Marie St Félix acquiesce d'un hochement de tête approbatif. Aujourd'hui « bon pied, bon oeil », cette grand-mère a élevé seule ses neuf enfants et reconnaît elle aussi avoir connu la misère, tout comme Germaine, la maman de Fernand. « Je donnais en cachette les fruits et légumes que mon mari cultivait pour aider les plus démunis », avoue-t-elle sur le ton de la confidence. Puis, dans les années 60, les allocations familiales font leur apparition. Elle révolutionne littéralement la vie sur l'île. « D'abord, on touchait la moitié des allocations de la France, se souvient Fernand. Ce n'est qu'à la fin des années 60 ou au début des années 70 qu'elles ont été alignées sur le taux de la France. Elles ont beaucoup aidé les familles. Les belles choses ont fait leur apparition, les télévisions. Petit à petit, la vie a changé. » Les paysages des Saintes changent également. La mare de la famille Bélénus est condamnée pour construire la piste de l'aéroport. « Mon père a vendu la terre pour le cimetière et l'aérodrome pour un franc symbolique. Il a signé l'acte en tremblant sous le regard des militaires gradés, des galons, qui s'étaient déplacés pour l'occasion. C'était impressionnant. » Impressionnant également les travaux qui sont entrepris pour cette infrastructure. C'est carrément un morne qui est rasé, modifiant à tout jamais le paysage de Terre-de-Haut. La disparition de la mare entraîne la disparition de l'élevage sur l'île mais également des oiseaux migrateurs. « Il a fallu se débarrasser des vaches ; les plantations n'avaient plus d'eau et nous n'avons plus eu de gibier », raconte Fernand. « À l'époque, nous ne savions pas. Si c'était aujourd'hui, les Verts s'opposeraient à ce projet. »

Encadré : Les premiers paquebots

Avant de couler une paisible retraite sur son île natale, Fernand Bélénus appartenait à la grande famille des marins. Un peu logique quand on est Saintois, descendant de Bretons et plus particulièrement du Pays de Galles, selon les recherches effectuées par un historien de la famille : « Mon aïeule était esclave en Dominique. Son maître anglais lui avait donné le nom de Bélénus. Son mari a été tué lorsqu'ils ont voulu s'enfuir. Elle a réussi à partir avec ses six enfants sur un radeau. Elle s'est échouée sur le Grand îlet ». Fernand se souvient comme si c'était hier des premiers paquebots-dont le France-qui mouillèrent en baie des Saintes. « J'avais 8 ans, c'était en 1958. Les paquebots étaient à voile. Les premiers étaient italiens. Ensuite, il y a eu des paquebots américains, norvégiens, suédois. Lorsqu'un bateau était annoncé, tout le monde se rassemblait au bord du rivage. On l'attendait, c'était une aubaine pour nous. C'était la fête. À cette époque, les bateaux n'embarquaient pas leurs vivres. On vendait aux passagers des beignets de banane, des sucres à coco. On échangeait des tee-shirts contre des coquillages. Nous guidions volontiers les gens à travers l'île sans rien attendre en retour. » Est-ce le rêve qu'incarnent ces voyageurs privilégiés qui donnent à Fernand le goût de l'évasion ? Quelques années plus tard, le jeune homme ressent l'appel du grand large. Il s'inscrit à l'école maritime en Martinique. « Ma mère coupait du bois et faisait du charbon de bois pour me payer mon école ». En 1966, il embarque sur l'Antilles, puis devient mousse pendant trois ans. Il navigue durant dix ans et fait le tour du monde. « Lorsque les bateaux ont commencé à naviguer sous pavillon de complaisance, j'ai arrêté ». Il entre alors à EDF où il reste durant 30 ans. En 1994, il est muté comme chef d'agence sur son île natale. Aujourd'hui retraité, comme de nombreux Saintois, Fernand dispose de deux appartements à louer dans une maison à proximité de la sienne, dans un magnifique jardin-assez rare aux Saintes pour être souligné-. Aux vacanciers qui choisissent son hébergement, il transmet l'art de vivre des Saintes. Sans jamais oublier l'hospitalité dont faisaient preuve les Saintois au temps des premiers paquebots...

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Published by THEOMETHIS - dans témoignage
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  • L'archipélien
  • Le monde est dangereux non pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire” Einstein.
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