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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 18:44

 

Série d’hiver. Ces corps qui parlent

20 janvier 2013
Par

 

Quelque chose se passe avec le corps des femmes en ce début de 21e siècle, au niveau mondial, quelque chose qui passe à la fois par la nudité et la circulation numérique. Les femmes ont fait de leur corps un média, qui constitue une arme dans leur combat pour l’émancipation, l’égalité, la parité et, plus que tout, le respect et l’intégrité. Elles écrivent littéralement sur leur corps, qui devient ensuite un véritable flyer de chair diffusé dans les grands médias, mais surtout sur l’internet, de manière virale. Ces écrits, éphémères, acquièrent de leur inscription numérique une permanence militante.

Le corps écrit des femmes est à la fois le lieu et l’outil d’une contestation hyper-visibilisée par la circulation sur le web. Cette contestation vise, au premier chef, les normes, et en grande partie les normes de genre qui les assignent à l’infériorité, la disponibilité et l’invisibilité. Cette contestation, dit Judith Butler dans Défaire le genre, est celle de la vie sur les normes : “Il existe […] un ensemble de réponses inédites que le sujet délivre à propos des normes, en assurant le cours, les déplaçant également, au point qu’il est possible de parler d’un pouvoir de la vie sur les normes, dont la figure de la contestation peut sembler, à première vue en tout cas, emblématique” (Butler 2006 [2004] : 11).

Ces écrits corporels d’un nouveau genre sont en effet des réponses inédites. Non que les inscriptions ou peintures corporelles n’aient jamais existé, mais leur circulation sur les fils de la toile en fait un phénomène technodiscursif ; c’est cela qui est inédit. Ces écrits expriment aussi le “pouvoir de la vie” sur “les normes et les conventions qui restreignent ou minent les conditions de la vie elle-même. La critique des normes de genre doit se situer dans le contexte des vies telles qu’elles sont vécues et doit être guidée par la question de savoir ce qui permet de maximiser les chances d’une vie vivable et de minimiser la possibilité d’une vie insupportable ou même d’une mort sociale ou littérale”(Butler 200§ [2004] : 21). La question de la vie, dans sa dimension à la fois simple et radicale, est ici essentielle, on le verra dans chacun des exemples que je présenterai dans cette série ; l’écriture ou la vie, en quelque sorte.

L’hiver dernier, j’avais consacré ma série de saison, Scriptocorpus, aux tatouages, écritures corporelles permanentes, qui elles aussi ont souvent cette dimension vitale, jouant la vie et la création contre le silence et la stérilité des normes négatives. Les corpographèses (Paveau 2009) dont je vais parler cet hiver sont toutes éphémères, parfois mélangées ou surimprimées sur des tatouages permanents d’ailleurs, formulées pour un temps précis, celui de la lutte et de la contestation. Les formes de cette nouvelle inscription corporelle numérique éphémère sont variées, et je propose d’en étudier quatre :

– La dedipix, feuille de papier ou pancarte tenue devant une caméra ou un appareil photo, et qui parle à la place du corps filmé ou photographié. J’ai parlé de la dedipix adolescente dans Scriptocorpus, mais je prendrai ici le cas de la dedipix des femmes violées, qui manifestent ainsi à la fois leur désir ou besoin de parler et leur volonté de protéger les autres femmes. Je me pencherai entre autres sur le tumblr Project Unbreakable consacré, de manière tout à fait spécifique et singulière, à la parole rapportée des violeurs.

– Les inscriptions éphémères féministes des groupes Femen amplement relayées sur Facebook, Twitter et sur les sites féministes, et qui présente l’intérêt de son internationalisation, et donc d’une forme d’interculturalisation.

– Les slogans corporels dans les slutwalks dans différentes régions du monde, avec un éclairage particulier sur les marches des vadias brésiliennes, qui me semblent produire un dispositif spécifique.

– Les inscriptions éphémères de soutien des femmes américaines du mouvement “Battling Bare”, mouvement très récent (2012) qui se développe actuellement et qui a commencé par une page Facebook : les femmes y posent de dos, leur dos inscrit d’un message d’amour pour leur mari combattant, et/ou de lutte contre le PTSD (merci à @A_C_Husson qui la première m’a signalé cet extraordinaire corpus).

Si ces formes techno- ou corpodiscursives sont inédites, elles s’inscrivent dans des dispositifs discursifs où elles tiennent la place de réponse, ou de resignification, au nom de cette puissance d’agir qui permet un discours habilitant : l’insulte sexiste, le harcèlement sexuel, au travail ou dans la rue, le slut shaming, la rape culture, le mansplaining, ou simplement la silenciation des subalternes, autant de formes discursives qui sont, de près ou de loin, les raisons de ces écritures corporelles combattantes.

Je regarderai ces corps parlants avec les outils de la théorie du discours ouverte sur la cognition distribuée (Paveau 2012), et ceux de l’analyse du discours numérique centrée sur la notion de technologie discursive. Je me situe dans le cadre épistémologique de ce que j’appelle la linguistique symétrique, qui souhaite discuter les conceptions logocentrées de la linguistique dans ses courants mainstream. Une linguistique symétrique accorde une place équivalente (« symétrique ») au langagier et au non-langagier dans l’analyse linguistique, et repose sur une conception de la langue et du discours composite : les objets de la linguistique et de la théorie du discours ne sont plus la langue en elle-même ou le discours comme dispositif d’énoncés contextualisés, mais des objets structurellement composites articulant constitutivement du langagier et autre chose (du social, du culturel, de l’historique, du matériel, de l’émotionnelle, etc.), dans le cas présent du langagier et du technologique. Dans cette perspective, je ferai quelques propositions d’analyse de ces corpus technodiscursifs féministes et féminins dans le cadre théorique et méthodologique d’une analyse du discours numérique.

Si j’ai choisi de faire entendre le titre français de l’ouvrage de Judith Butler, Ces corps qui comptent, dans celui de cette série d’hiver, c’est pour signaler que ses travaux, et plus largement ceux des études de genre, constituent pour moi un fonds épistémique. Mon travail reste inscrit dans une théorie du discours dont les objets sont des formes langagières et discursives, mais il se nourrit et se (trans)disciplinarise d’autres regards sur cet objet-sujet que constitue le corps des femmes.

Références

Butler  J., 2006 [2004], Défaire le genre [Undoing Gender], traduction de Maxime Cervulle, Paris, Amsterdam, 2006.
Butler  J., 2009 [1993], Ces corps qui comptent. De la matérialité et des limites discursives du « sexe » [Bodies That Matter: On the Discursive Limits of 'Sex'], Paris, Editions Amsterdam, 2009.
Paveau M.-A.
– 2009 : « Une énonciation sans communication : les tatouages scripturaux », Itinéraires ltc, Cenel-L’Harmattan, mars 2009, p. 81-105 (lire sur HAL).
– 2011, Scriptocorpus, série de 7 billets sur La pensée du discours [carnet de recherche], http://penseedudiscours.hypotheses.org/category/series-de-saison/hiver-2011-scriptocorpus, consulté le 18 .01.2013
– 2012 : “Ce que disent les objets. Sens, affordance, cognition“, dans Synergies pays de la Baltique 9, revue du GERFLINT (en ligne).

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Published by L'archipélien - dans sociales
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  • Le monde est dangereux non pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire” Einstein.
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