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26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 18:32

En 1990, l’historien Mike Davis pouvait s’autoriser du film Blade Runner pour déceler l’épure des transformations très réelles affectant le tissu urbain de Los Angeles, la ligne de cauchemar dont se tramait alors la dynamique de la ville. Il inventait ainsi une manière de faire de la métaphore du « scénario », dont s’alimente l’ordinaire de la prévision journalistique, une application littérale et saisissante, en mobilisant les ressources de la fiction pour mettre en ordre les processus économiques, les affrontements sociaux, les dispositifs sécuritaires d’un univers capitaliste puisant sa violence de courir derrière sa propre fantasmagorie. Presque vingt ans après la parution de City of Quartz, ouvrage qui trouva d’autant plus d’écho que les émeutes de 1992 venaient en confirmer le diagnostic, Paradis infernaux démultiplie ce geste en étudiant, l’une après l’autre, « les villes hallucinées du néo-capitalisme » : c’est qu’entretemps l’utopie d’espaces voués à la consommation, à la propriété et au contrôle s’est elle-même diffractée en autant d’éclats de quartz, autant d’« itérations de Los Angeles (…) dans le désert d’Iran, les collines de Kaboul ou les banlieues encloses et sécurisées du Caire, de Johannesburg et de Pékin ».

Interprétation des rêves : ainsi pourrait-on alors nommer l’étrange méthode, recourant à l’érudition sociologique, géographique et historienne comme aux détours esthétiques, que Mike Davis entend appliquer à ces versions mondialisées de l’american dream. Méthode où il s’agit, d’abord, de réveiller ses lecteurs du sommeil dont de tels rêves sont les gardiens, en faisant lever sous « le monachisme haut de gamme, les villes-États flottantes, le tourisme dans l’espace, les îles privées et les monarchies restaurées », les cycles de misère, les ségrégations impitoyables et le désastre écologique qui en constituent à la fois l’envers et la condition. De là qu’on ne se saisisse pas d’un livre de Mike Davis sans trembler un peu : mais le sentiment d’effroi que l’on peut éprouver à ouvrir Génocides tropicaux. Catastrophes naturelles et famines coloniales, Le Pire des Mondes possibles, de l’explosion urbaine au bidonville global, ou la Petite histoire de la voiture piégée… ne débouche en réalité ni sur un sentiment d’impuissance, ni sur une contemplation compassionnelle de la marche dangereuse de l’humanité. Les textes de Mike Davis, s’ils n’éludent jamais les violences du monde, cherchent constamment à repérer les sources d’énergies qui les produisent, pour en démonter les mécanismes, voire en détourner ou retourner la puissance : « il y a sans doute place pour une vraie culture d’opposition à Los Angeles », écrivait-il déjà en 1990, au beau milieu d’un ouvrage peignant la ville noir sur noir. Sa manière d’aller fouiller dans le futur et de bâtir tous azimuts une archéologie de l’avenir dessine une apocalypse uniquement dans le sens où sa façon de dévoiler nous laisse sans repos, mais pas sans espoir.

C’est donc bien réveillés, et plutôt intimidés, que nous sommes allés à la rencontre de ce chercheur dont la trajectoire même semble entretissée d’un autre genre d’imaginaire, comme un précipité des contradictions que suggère, vue d’ici, l’idée même d’une « gauche américaine » : fils d’ouvrier des abattoirs devenu théoricien d’une nouvelle forme de géopolitique, ancien chauffeur routier dont la somme sur l’histoire politique et sociale de la classe ouvrière fait autorité, observateur des villes installé dans ce tissu urbain qui court de San Diego à sa jumelle mexicaine, mégapole zébrée par la frontière de l’Empire.http://www.vacarme.org/article1716.html

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Published by THEOMETHIS - dans actualités
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  • L'archipélien
  • Le monde est dangereux non pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire” Einstein.
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