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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 17:30

Aujourd'hui dans L'Essai du jour : « Cogitamus - Six Lettres sur les Humanités scientifiques » de Bruno Latour, Paris, La Découverte, 2010.

(Couverture du livre « Cogitamus - Six Lettres sur les Humanités scientifiques » de Bruno Latour)
(Couverture du livre « Cogitamus - Six Lettres sur les Humanités scientifiques » de Bruno Latour)
Bruno Latour, désormais professeur à Sciences po, se livre dans son dernier essai à un remarquable exercice de pédagogie. Latour ne se présente plus comme ethnologue des laboratoires, sociologue des sciences ou comme anthropologue de la modernité, il est désormais professeur d’humanités scientifiques. « Cogitamus » se présente donc sous la forme de six lettres, tenant lieu de six cours d’humanités scientifiques. Les élèves de Latour doivent tenir leur « journal de bord » dans lequel ils scrutent, dans les journaux, les énoncés où science et société se mêlent. Ensuite, ils « mettent en bulle les énoncés », c’est-à-dire qu’ils recherchent les protagonistes, individuels ou collectifs, humains ou techniques, qui sont à l’origine des énoncés. Ainsi sont-ils initiés aux humanités scientifiques !
 
Latour est celui qui prétend mettre fin aux dualismes modernes : nature/culture, chose/société, sujet/objet, mais aussi rhétorique/démonstration, science/non-science, etc... Son slogan favori : « matérialiser, c’est socialiser ; socialiser, c’est matérialiser ». Le mot même d’humanité scientifique annonce la couleur : réconcilier les affaires humaines avec les affaires scientifiques. Mais pour réconcilier l’humain avec les sciences, il faut non seulement changer l’idée du social, mais aussi changer l’idée de la science. Pour changer l’idée qu’on se fait de la science, il faut cesser de la considérer comme un savoir désincarné, et la replonger dans son milieu, au double sens de medium et umwelt. D’ailleurs, le titre « Cogitamus »  est en soi une thèse. Nous pensons et non je pense. Quel est ce « nous »  ? Il s’agit de nous les humains, mais aussi nous les techniques. Nous pensons au milieu des techniques. Qui pense ? Le savant ou l’instrument de mesure ? Les deux mon capitaine. Dans le récit du Cogito, à la manière de Descartes, c’est l’abstraction géométrique de la matière qui apparaît au premier plan et les laboratoires en arrière plan. Dans le récit du « Cogitamus » , ce sont les laboratoires qui apparaissent au premier plan et la res extensa – la matière - qui apparaît comme une continuité artificielle. Latour aime tracer des oppositions à la serpe. D’une manière générale, il rend responsable la philosophie des sciences de l’idée d’une démarcation entre science et non science. La science chez lui est au sens propre intéressée, elle lie les êtres entre eux : inter-esse. La science ne nous permet-elle pas de trancher dans le vif ? De parfaire nos opinions ? Pas si sûr. Monsieur Latour est prudent. On pourrait s’attendre à ce qu’un cours d’humanité scientifique nous éclaire par exemple sur le réchauffement climatique. Mais ne comptez pas sur Latour pour vous aider à trancher dans les débats entre les alarmistes et les climato-sceptiques. Ce que refuse Latour est par exemple d’affirmer qu’Allègre est un mauvais scientifique par opposition aux bons scientifiques du GIEC (Groupement International d’Experts sur le Climat). Ce qu’il veut c’est affronter les controverses sans recourir à la distinction du vrai et du faux, du rationnel et de l’irrationnel. Du coup, tant que la controverse n’est pas terminée, il ne peut y avoir aucune certitude. Certes l’indiscutable est toujours le résultat d’une discussion, certes la vérité est fille de polemos, mais est-ce à dire que tout jugement est impossible avant le dénouement de la controverse ? Un professeur d’humanité scientifique est donc en quelque sorte un philosophe qui n’ose pas dire son nom. À ceci près que chez Bruno Latour, le gouvernement des hommes et le gouvernement des choses sont tellement entrelacés, qu’il est impossible d’adopter une position de surplomb. Véritable amateur de sciences et de techniques, Latour est convaincu que la technique ne nous coupe ni de la nature ni de nous mêmes, tout au contraire. Ceux qui n’ont jamais lu Latour sont encouragés à lire ce livre, à la fois simple et profond. Quant à ceux qui le connaissent, ils n’y trouveront pas de nouvelles idées, seulement une nouvelle formulation, plus limpide, plus directe.
Cet essai est donc à mettre entre toutes les mains ! 

Retrouvez la chronique de Philippe Petit sur France Culture

Chronique du 18/10/2010
6 heures 41/ France Culture
Dans l’émission : Pas la peine de crier

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  • L'archipélien
  • Le monde est dangereux non pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire” Einstein.
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