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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 18:30

Le coq gaulois : oraison funèbre

Lardé de coups depuis plus de deux mille ans, son panache multicolore aujourd’hui en berne, le coq gaulois vit-il ses derniers instants ? C’est du moins ce que semblent souhaiter dans un touchant cri du coeur le philosophe mondialiste (1) et l’archéologue historien (2). Dès lors, il me revient, de par ma filiation génétique, culturelle et spirituelle, de prononcer les premiers mots de l’oraison funèbre.

Chère Bibracte,
 
 Tu es née dans le berceau d'un pays fortuné que nous appelons aujourd'hui "la Bourgogne". A quel moment ? Nul ne le sait vraiment. Hécatée de Millet te connaissait sous le nom de Nuerax, Diodore de Sicile sous celui d'Alésia, César et Strabon sous celui de Bibracte, le rhéteur Eumène sous celui d'Augustodunum, et aujourd'hui, nous ne te connaissons plus que sous l'appellation anonyme de Mont-Saint-Vincent. Bien avant cela, le poète Pindare te donnait un passé millénaire lorsqu'il évoquait le vent du nord qui descendait des montagnes neigeuses au pied desquelles vivait ton mystérieux peuple hyperboréen.
 
Dans ton éloignement d'au-delà des montagnes, en résonance avec l'Auvergne, tu as fait fantasmer l'imagination des poètes de la Grèce antique : les titans, Atlas soutenant le monde, ses filles, nymphes du couchant, et le jardin des Hespérides aux pommes d'or. Dans ton continent perdu, Platon a placé son Atlantide comme dans une île entourée d'eau et de hautes montagnes ; et d'autres poètes y ont imaginé les champs élyséens et le lieu des enfers ou des bienheureux.
 
Hécatée donna à tes habitants le nom de Celtes et ce nom s'est répandu dans l'Europe entière, la fécondant de ton étonnante culture druidique. Tu as connu le peuple biturige qui, pour la première fois au monde, réalisa pour toi l'étamage des métaux (3). Désormais appelée éduenne, ta cité s'étendit sur une vaste région. Ta puissance s'étendait au-delà de la Celtique et ton rayonnement sur l'Europe entière.
 
 Le bouillonnement des idées qui agitaient le Proche-Orient avant le début de notre ère, comment aurais-tu pu l'ignorer ? Après les Cananéens, voilà que tu accueilles une colonie juive que tu installes à Gourdon, sur une hauteur proche. Merveilleuses fresques de Gourdon où la diaspora, à peine arrivée, raconte à la fois son histoire et ses espérances. Son histoire dans la baleine de Jonas qui s'est échouée sur les bords de la Saône recrachant sur la terre paradisiaque de Bourgogne les hardis navigateurs venus de Palestine. Ses espérances dans la venue d'un messie guerrier, nouveau David, du nom de Cléopas qui se fondra assez rapidement dans le Jésus des évangiles.
 
En même temps que se répandent sur la Gaule et sur l'Europe les temples et les églises de ta nouvelle religion, ta civilisation judéo-chrétienne embrase et enflamme le monde antique car si la Gaule doit beaucoup à Rome, Rome doit beaucoup à la Gaule.
 
Augustodunum, la cité consacrée au Dieu auguste du ciel.
 
O toi, très sainte cité, qui préféras, plutôt qu'à Auguste ou César, consacrer ta hauteur au Dieu auguste du ciel, n'est-ce pas aujourd'hui le moment ultime pour lever le voile qui te recouvre encore ?
 
Si l'on se fie au témoignage public, c'est sur ta hauteur que l'aïeul du rhéteur Eumène dispensa ses cours. D'après la tradition, il y enseignait encore à l'âge de plus de quatre-vingts ans. Né à Athènes, il avait obtenu pendant de longues années une grande célébrité dans la ville de Rome, mais il se fixa dans ta cité dont les habitants lui avaient paru aimer sérieusement les sciences, attiré d'ailleurs qu'il était par un culte de vénération pour ce sanctuaire (4).
 
Vers l'an 260, tu vis naître Eumène, ce célèbre rhéteur connu par ses panégyriques adressés aux princes et aux empereurs. Tu le vis professeur des Ecoles. Tu en vis un autre, secrétaire au palais impérial.
 
Vers l'an 300, si l'on en croit la description qu'Eumène fait de toi, l'enceinte de ta ville en forme de courbe, avec ses deux extrémités garnies de tours, semblait avancer ses deux bras pour recevoir Constantin (5).
 
Qu'ils auraient pu être beaux les bâtiments rénovés de tes écoles moeniennes, bien placés sur le passage des invincibles princes quand ils t'honoraient de leur visite, bien situés, pour ainsi dire, entre les deux yeux de la cité, entre le temple d'Apollon et le Capitole
Le voisinage avec ces deux divinités en rendant ce sanctuaire plus  vénérableble etait un nouveau motif pour le réparer dans toute son étendue. Et en effet, il n'était pas convenable que les deux très beaux temples de ta ville soient défigurés par les constructions en ruines qui se trouvaient au milieu.J'insiste sur cette pensée ; car il me semble que le premier constructeur des écoles moeniennes leur a réservé cet emplacement afin qu'elles fussent soutenues par les étreintes bienveillantes des deux divinités voisines ; et telle est en effet la position de cet auguste sanctuaire des lettres que d'un côté Minerve, fondatrice d'Athènes, le protège de son regard, et de l'autre Apollon, entouré des Muses. Cette reconstruction, placée au front même de la cité, touchera de chaque côté à ces deux temples ô combien remarquables.(6). (NB. Il se peut que le capitole soit plutôt à rechercher du côté du temple de Minerve que je suppose, là où se dresse actuellement un petit château 
(Sacrovir). Rappelle-toi l'an 20, quelques trois siècles plus tôt, lorsqu'au temps de ta splendeur, ta ville bruissait encore d'une ardente jeunesse. Les enfants des plus grandes familles des Gaules venaient là pour y poursuivre des études nobles. Enrôlés, armés par Sacrovir, côtoyant des hommes issus de la classe servile destinés à la gladiature, ils se soulevèrent contre Rome et partirent au combat. Parmi les survivants, ceux qui étaient restés fidèles à Sacrovir s'entretuèrent entre eux, étonnant sacrifice druidique (7).
 
(Vindex). Rappelle-toi l'an 68, lorsque sortant de l'ancien palais des rois gaulois, Vindex se dirigea vers ta tribune aux harangues pour prononcer contre Néron le fameux discours qui allait enflammer les deux tiers de l'empire (8). Car Vindex, le justicier, était gouverneur, non pas de l'Aquitaine, mais de la Lyonnaise et il ne siégeait pas à Lyon mais dans ton palais. Au même moment, Jean de Gischala proclamait son Apocalypse révolutionnaire en Palestine (9) et se dirigeait vers Jérusalem pour s'emparer de la Ville .
 
(Les empereurs gaulois). Rappelle-toi Victorinus qui, en 269, succéda à Postumus, le sauveur des Gaules. Empereur très énergique et d'un grand mérite (10) mais malheureusement trop porté vers les femmes (11). Assassiné à Cologne, sur le front du Rhin. Et sa mère Victoria qui résista au putsch des Gaulois rebelles de Trêves, lesquels étaient venus t'assiéger jusqu'à franchir les portes de ton territoire. Victoria Augusta à laquelle les soldats avaient décerné le titre de "mère des camps" (12).
 
(Le dernier sursaut gaulois). Souviens-toi du lète Magnence qui fut nommé empereur à l'issue d'un grand banquet donné dans une salle de ton palais, et alors qu'il s'était absenté un instant pour se rendre aux toilettes (13) et de Marcellinus, ton préfet qui trouva la mort à Mursa à la tête de ton armée (14). Un véritable Waterloo, une défaite pire que celle d'Alésia... en 351.
 
En 357, tes murailles pourries de vétusté ne pouvaient plus dissuader une troupe errante de barbares de tenter sur toi un coup de main de nuit. Ils avaient neutralisé les soldats qui se trouvaient au rempart, mais les vétérans qui veillaient les avaient repoussés par une action d'ensemble. Ce sont en effet, souvent, les actions désespérées lancées en tout dernier recours qui sauvent les situations les plus critiques. Julien César siégeait alors à Vienne dans une ville agréable et confortable. Il se mit aussitôt en campagne. (15)
 
(Les Burgondes). Vers 472, le comte qui te gouverne s'appelle Attale. Sidoïne Apollinaire est comte d'Augnemetum, à Gergovie, sur la hauteur du Crest. Il lui écrit ceci : J'ai appris avec joie que tu gouvernais la cité des Eduens et je m'en réjouis d'autant plus pour quatre raisons : la première est que tu es un ami, la seconde que tu es juste, la troisième que tes mœurs sont irréprochables, et la quatrième que tu es notre voisin... (16). Vont lui succéder d'autres comtes puis des maires du palais.
 
Alors que l'empire romain s'effondre, tu cherches un sabre. Les Eduens envoyèrent des ambassadeurs aux Burgondes pour les inviter à venir s'établir chez eux, avec leurs femmes et leurs enfants, en leur promettant de les affranchir des tributs qu'ils payaient.(17)
 
Tu les installes en Segaubodia/région de Soing, au sud-ouest de Vesoul, en avant de ton dispositif défensif (et non pas en Savoie). Avec Gondebaud, Sigismond, Godomar c'est la grande saga des Burgondes qui commence et le grand conflit avec les Francs.
 
En 534, après un siège de près d'un an, tes adversaires te prennent d'assaut (18). A la grande saga des Burgondes suit la grande saga des Francs... Gontran, Brunehaut, la chanson épique des Nibelungen.
 

(Les comtes de Chalon). Puis tu deviens le nid d'aigle des très puissants comtes de Chalon, Childebrandt, frère de Charles le Martel, Guérin, chef de guerre de Louis-le-Débonnaire, Richard le justicier, premier duc de Bourgogne, Guillaume des Barres, héros de la bataille de Bouvines...

 
Ton dernier comte qui résiste au royaume de France tout en se rapprochant de l'empire germanique se heurte à la puissante abbaye de Cluny protégée par le pape. Louis VII le Jeune en profite et, en 1166, il envahit la Bourgogne en laissant commettre des exactions épouvantables. On te pille, on te brûle, on te tue, on rase ton merveilleux et très antique château. On t'enlève ta mémoire.
 
En 1789, la fureur des révolutionnaires s'acharne de nouveau sur ton site historique. On te vole encore, on mutile tes statues et tes sculptures. On abat ton clocher. On fait un autodafé de tes archives. Après s'être appelé Nuerax, Alésia, Bibracte, Augustodunum, montagne de la Sainte Croix, le Belvédère, tu prends le nom de Mont-Saint-Vincent.
 
De profondis ! Que la paix soit sur toi !
 
Emile Mourey, le 13/12/2010.

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  • Le monde est dangereux non pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire” Einstein.
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