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8 janvier 2011 6 08 /01 /janvier /2011 19:16

A l'origine de nos désillusions,il y les leurres de la communication en "langue de bois"...

Les vœux que le président de la République a présentés au pays, le 31 décembre dernier, donnent un bon exemple de ce qu’on nomme communément « la langue de bois ». L’exercice rituel l’y contraint.

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Un argument d’autorité à leurres multiples
 
Il obéit à la stratégie du leurre de l’argument d’autorité qui tire sa force de la puissance de celui qui le profère, et de la soumission aveugle attendue de celui à qui il s’adresse. Comme une fusée à têtes multiples, cet argument d’autorité contient trois leurres :
 
1- L’un est celui de l’auto-flatterie qui est une règle.
 
- Le président s’auto-promeut d’abord : il n’est pas homme à ceci ou cela ; il fera son devoir qui est de…
 
- Un satisfecit est ensuite décerné à l’action gouvernementale de l’année écoulée qu’il a dirigée ; et la détermination du gouvernement pour poursuivre dans la même voie est déclarée toujours aussi entière.
 
2- Le second, le leurre de la flatterie du peuple, est aussi de rigueur.
 
- D’abord il s’adresse à lui dans son ensemble : hommage est rendu « au travail des Français, à leur courage, à leur capacité d’adaptation, à notre économie, aux avantages de notre modèle social » (…) à « leur maturité et à leur intelligence collective  ».
 
- Ensuite, la flatterie est distribuée comme une gâterie à diverses familles politiques : aux européens convaincus, la promesse de défendre l’Euro et l’Europe, aux libéraux, celle de rééquilibrer les comptes du pays ; aux écologistes, l’engagement de poursuivre dans la voie ouverte par le Grenelle de l’environnement et les sommets internationaux, aux laïcs, celui de défendre la laïcité et d’appliquer « la loi portant interdiction de la burqa dans l’esprit comme dans la lettre  », aux victimes de la délinquance croissante, celui de faire respecter la loi qui est « intangible ». 
 
3- Le troisième est le leurre d’appel humanitaire. Les plus faibles sont rituellement assurés d’occuper une place prioritaire dans la pensée compassionnelle présidentielle, comme « nos soldats qui passent cette fin d'année loin de leur famille en risquant leur vie pour défendre nos valeurs et notre liberté. »
 
La langue de bois et ses trois ingrédients principaux
 
Ainsi, la langue de bois est-elle constituée de trois ingrédients principaux :
 
1- Le premier est une information donnée volontairement et donc peu fiable puisqu’elle est calibrée en passant au crible de l’autocensure de l’émetteur qui élimine tout ce qui est susceptible de nuire à ses intérêts.
 
2- Le second ingrédient qui en découle, est la nature « indifférente » de cette information ainsi filtrée : elle réunit les idées convenues, les truismes, les banalités, enfin tout ce qui suscite le consensus agréé par le bon sens et elle écarte tout ce qui peut contrarier.
 
3- Enfin le troisième ingrédient est un kit de conditionnement linguistique comportant une gamme de formules pré-rédigées, prêtes à l'emploi pour recevoir les idées reçues qu’on a plus qu'à y glisser.
 
La langue de bois est ainsi « un prêt-à-penser » couplé à « un prêt-à-parler », comme dans la confection, il existe un prêt-à-porter indépendant des diverses morphologies des clients auxquels il s’ajuste tant bien que mal, à la différence de la haute couture qui coupe le vêtement aux mensurations particulières de son porteur.
 
Le leurre du truisme, son usage délicat
 
Mais il arrive parfois que, dans le bois de la langue la plus ligneuse qui soit, se glisse un défaut. Sans en avoir l’air, le leurre du truisme dont elle est familière, est d’un usage délicat. Ça peut surprendre, car on ne voit pas quel problème suscite le truisme d’un président de la République qui promet avec de mâles accents de faire son devoir : « Je ferai mon devoir, a déclaré le président Sarkozy, en écoutant, en dialoguant, mais lorsque le moment sera venu, en prenant les décisions qui s'imposent dans un esprit de vérité et de justice. Je le ferai en respectant scrupuleusement nos principes républicains les plus chers.  » Quel besoin de le dire ? On n’imagine pas un instant qu’il puisse soutenir le contraire, même si le passé a montré qu’il pouvait faire le contraire  : on s’accorde par exemple à admettre que la « réforme » des retraites n’a pas fait l’objet de la concertation méritée ; ou encore, ses discours à Saint-Jean-de-Latran de Rome et à Ryad ont passablement violé le principe de la laïcité. 
 
On relève pourtant un truisme dans l’allocution du 31 décembre 2010 qui, lui, contre toute attente, fend net la langue de bois : « Avec le Premier Ministre François FILLON qui a toute ma confiance (…) » a cru devoir préciser le président. Un truisme est l’énoncé d’une vérité évidente : « À midi, il fait jour et à minuit, nuit ! » Une variante de truisme est la tautologie qui consiste à énoncer une vérité d’évidence sous forme d’équation : « Un sou est un sou ! » Aussi vide de sens qu’il puisse paraître, le truisme n’en est pas moins riche du sens laissé à la discrétion de l’interlocuteur qui remplit à sa guise cette boîte tendue apparemment vide dans un contexte donné. « Un sou est un sou ! », selon le contexte où elle est énoncée, cette tautologie peut signifier que, peu argenté, on ne gaspille pas son argent, qu’on compte ses sous : on n’est donc pas prêt à la dépense.
 
Une confiance évidente qui ne l’est pas tant que ça
 
Qu’avait donc besoin le président de préciser que « le Premier Ministre François Fillon (avait) toute (sa) confiance » ? La constitution de la Vème République fait du Président de la République la clé de voûte des institutions d’où procèdent les autres pouvoirs, comme disait le Général de Gaulle dans une exégèse du 31 janvier 1964 restée célèbre. « S'il doit être évidemment entendu, déclarait-il, que l'autorité indivisible de l'Etat est confiée tout entière au Président par le peuple qui l'a élu, qu'il n'en existe aucune autre, ni ministérielle, ni civile, ni militaire, ni judiciaire qui ne soit conférée et maintenue par lui, enfin qu'il lui appartient d'ajuster le domaine suprême qui lui est propre avec ceux dont il attribue la gestion à d'autres, tout commande, dans les temps ordinaires, de maintenir la distinction entre la fonction et le champ d'action du chef de l'Etat et ceux du Premier ministre. »
 
N’est-il pas évident que le Premier Ministre n’est qu’une créature du président de la République ? Sa nomination, surtout quand elle a été renouvelée à peine un mois et demi plus tôt, implique donc qu’il lui est dévoué corps et âme sinon il n’aurait pas été nommé et encore moins reconduit dans sa fonction. Or, selon l’expression « il va sans dire, mais ça va mieux en le disant », cette relation de confiance si évidente ne doit pas l’être pour que le président ait jugé nécessaire de la mette en évidence. Le bruit a, en effet, couru que le président qui avait décidé d’un remaniement de son gouvernement six mois avant, avec la ferme intention de changer de Premier Ministre, se serait fait imposer le maintien de M. Fillon à son poste par sa majorité parlementaire. Le truisme qu’est la célébration incongrue d’un Premier Ministre "qui a toute (sa) confiance", tend dès lors à laisser supposer qu’elle n’est pas si assurée et à confirmer la rumeur.
 
De cet exercice en langue de bois qu’a été l’allocution présidentielle de fin d’année, c’est peut-être la seule information nouvelle qu’on en retire : le président a confirmé la situation originale où il se trouve, jamais vécue par un président sous la Vème République, hors des périodes de cohabitation avec des partis opposés à la majorité présidentielle. Il connaîtrait une période de « cohabitation » avec son Premier Ministre issu de sa majorité, qui « a toute (sa) confiance ». Habile à manier la langue de bois, le président n’a-t-il pu contrôler ce truisme ambigu ? L’épidémie de lapsus qui depuis quelques mois a frappé certains membres du gouvernement et de la majorité, l’aurait-elle contaminé ?
Auteur: Paul Villach

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Published by L'archipélien - dans politique
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  • Le monde est dangereux non pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire” Einstein.
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