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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 04:46

Oussama Ben Laden était un des symboles de la contestation de l'Occident et le visage d'Al Qaeda. Sa mort, annoncée par Barack Obama, pose la question essentielle du traitement des « ennemis » des démocraties occidentales et la capacité de celles-ci à respecter leurs engagements en matière de droits de l'homme.

Le 1er mai, à 5h30 heures française, le président américain annonçait la mort de la personne la plus recherchée au monde. Mais une autre information ne pouvait qu'interpeller : Ben Laden était bien mort, mais son corps avait été immergé en mer.

Malgré l'euphorie de milliers d'Américains, certains ont commencé à se poser des questions sur la réalité même de cette annonce, parmi lesquels les adeptes de la théorie du complot. Les réseaux sociaux se sont très vite emparés de l'information ; des pages Facebook « Osama Bin Laden is not dead » ont même été créées.

Le département d'Etat américain a justifié cette absence de sépulture par le désir de ne pas créer de lieu de culte, de pèlerinage ou de commémoration. Cette annonce laisse toutefois sceptique : si un tel lieu avait existé, il est difficile d'imaginer que les partisans d'Al Qaeda s'y seraient rendus…

Le chef d'Al Qaeda, un fantôme pour l'éternité

La mort, ou plutôt le sort de la dépouille de Ben Laden, a ouvert la voie à toutes les suspicions, d'autant plus que l'Occident a toujours été hanté par les morts sans sépulture ; le manque de repère spatial nourrit le fantasme et invite indirectement au culte, transformant ainsi celui qui en est dépourvu en héros.

Le besoin d'un repère visuel, pour cristalliser la réalité et condamner le mal, est d'autant plus fort dans nos sociétés conditionnées par l'image. L'immatérialité redonne au leader d'Al Qaeda le statut fantomatique qu'il avait eu de son vivant.

La vidéo tournée par ABC News après sa mort fait penser à une des propres vidéos de Ben Laden, lorsque ses messages filmés hantaient l'Occident. (Voir la vidéo, en anglais)

Par cette mort immatérielle, les Etats-Unis ont donné une nouvelle vie à Ben Laden en lui accordant l'immortalité.

« Antigone » : refuser la sépulture aux criminels, c'est… criminel

La construction sociale et politique du héros se nourrit du statut exceptionnel que l'on accorde à une personne. Exemple par son engagement et ses exploits, le personnage acquiert une domination héroïque sur un groupe et accède au statut de semi-divinité. Une mort tragique, en plein combat transforme le héros en martyr.

Ce schéma de l'héroïsation est exactement celui emprunté par Oussama Ben Laden ; l'absence de dépouille parachève sa transformation en martyr et divise aujourd'hui l'Occident.

L'attitude à avoir face au « mal » incarné est récurrente dans toutes les sociétés et les tragiques grecs se sont également penchés sur cette question.

Dans « Antigone », Sophocle pose clairement la question de la sépulture pour l'auteur du fratricide. Celui qui est capable du pire garde-t-il un visage humain dans la mort ou le mal lui enlève-t-il toute son humanité jusqu'au bout ? Devons-nous rendre son humanité à celui qui a tué son frère ou la lui refusons-nous jusqu'au bout ? Pour Sophocle, la réponse est claire : en refusant la sépulture aux criminels, on devient comme eux.

Droits de l'homme : les Etats-Unis n'ont jamais été un exemple…

Dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, la question apparaît en filigrane. En posant clairement le principe que nul ne peut être condamné sans un procès équitable, notre civilisation se base sur la possibilité de rédemption des criminels, quels qu'ils soient.

Depuis les procès de Nuremberg, nous considérons que le mal absolu mérite une fin similaire à celle qu'il a infligée aux innocents. Mais en reconnaissant ses crimes, le coupable est réhabilité au rang des humains et sa dépouille est traitée comme telle. C'est pour ça que l'immersion en mer du corps de Ben Laden provoque aujourd'hui un malaise.

Les Etats-Unis n'ont jamais été un exemple en matière de droits de l'homme, et malgré les voix qui s'élèvent aujourd'hui pour conforter leur choix, on peut douter de l'incapacité du pays le plus puissant au monde à organiser un procès pour son « ennemi numéro un » ou à défaut, de lui accorder une sépulture décente.

Cette issue aurait sans doute évité de prouver, une fois encore, que la plus grande démocratie du monde n'est pas capable de respecter ses ennemis et que, devant eux, elle emploie les même armes, laissant de côté ses principes et ouvrant la porte encore plus grand aux fanatismes de tous bords.

 

In rue 89.

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Published by L'archipélien - dans actualités
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  • L'archipélien
  • Le monde est dangereux non pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire” Einstein.
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