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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 17:30

Je suis français et je suis classé blanc dans cette société. Hier, à la préfecture d’Ille-et-Vilaine, j’ai pris toute la mesure de ce que signifiait « être rendu raciste malgré soi ». Et c’est la préfecture – donc l’Etat français ou la République française – que j’accuse de (me) rendre raciste et, accessoirement, de me mettre en danger.

Hier en effet, vers midi, j’ai décidé d’aller m’occuper de ma carte grise suite à un déménagement. Il pleuvait à la bretonne (une espèce de crachin qui mouille même quand t’as l’impression qu’il ne pleut pas encore).

J’arrive à la préfecture et je trouve une bonne cinquantaine d’êtres humains alignés en file indienne devant l’entrée de la préfecture et donc sous la pluie. La file s’aligne devant la porte d’entrée de gauche qui est fermée et, au-dessus de cette porte fermée, un panneau extérieur précise « étrangers, cartes de séjour ». Je « vois » que la file est constituée très majoritairement d’êtres humains classés « pas blancs ». Je comprends donc qu’il s’agit d’une file d’étrangers qui attendent d’accéder au « service étrangers » de la préfecture. Et ce service n’ouvre – c’est écrit sur la porte – qu’à 13 h 30 et jusqu’à 15 h 30 le lundi, le mardi et le jeudi. Bref, je comprends que cette file d’êtres humains sous la pluie attend pour accéder à un service public qui n’ouvre que 6 heures par semaine.

A droite du panneau « étrangers », un autre précise « cartes grises ». Devant, aucune file d’êtres humains sous la pluie. Et, sous ce second panneau, la porte d’entrée de droite de la préfecture est ouverte tandis qu’il est précisé que le service reçoit de 9 h à 13 h 30 tous les jours (plus de 20 heures par semaine donc). Comme je viens pour changer ma carte grise, je longe toute la file d’êtres humains sous la pluie et je rentre tranquillement dans la préfecture par la porte ouverte qui m’est réservée. Premier acte raciste puisque, simple usager de la préfecture comme les autres êtres humains sous la pluie, je passe devant tout le monde et j’ai le droit d’entrer dans la préfecture malgré la pluie.

Je vais à l’accueil de la préfecture et je croise une personne employée que je n’ai jamais vue. Je m’adresse à elle : « J’ai deux questions. Pourquoi il y a plein de gens qui attendent dehors sous la pluie ? ». Elle me répond : « Ce sont des étrangers qui attendent l’ouverture du service étrangers ». Je dis alors : « Et c’est normal que des êtres humains attendent sous la pluie pour entrer dans la préfecture ? ». Elle me répond : « C’est qu’il y en a beaucoup ».

J’arrête alors de paraître totalement naïf – puisque je suis, dans la vie civile, militant de soutien aux personnes sans-papiers – et je dis : « Oui mais le service n’est ouvert que 6 heures par semaine, alors qu’il était ouvert 10 heures par semaine avant le changement organisationnel qui a eu lieu en août 2013 » (et qu’il était ouvert encore plus longtemps avant les multiples changements organisationnels de la période noire du sarkozysme). « Donc ce n’est pas le nombre d’étrangers qui crée les files mais l’organisation de la préfecture », conclue-je.

La personne employée est visiblement embêtée et me répond qu’elle n’est pas là depuis longtemps donc qu’elle n’en sait pas davantage. Je décide de ne pas en faire le bouc-émissaire du système raciste dans lequel elle est obligée de gagner sa vie et « J’en viens donc à ma seconde question : comment fait-on pour changer une carte grise ? ». La personne m’explique que j’ai le choix entre faire le changement par courrier – ce qui prend environ 4 semaines – et faire le changement de suite en me présentant au guichet, où j’attendrai un peu mais pas beaucoup. Second acte raciste puisque, simple usager de la préfecture comme les autres êtres humains sous la pluie, j’ai eu la possibilité d’être renseigné sur mes démarches en 2 minutes chrono.

 

suite...

 

Je me demande alors naïvement si je dois attendre dehors sous la pluie que le service « cartes grises » puisse me recevoir mais je découvre que, non, il suffit que je m’assois dans un espace réservé au chaud à l’intérieur de la préfecture. J’hésite à me laisser tenter par un troisième acte raciste puisque, simple usager de la préfecture comme les autres êtres humains sous la pluie, j’ai la possibilité d’attendre à l’intérieur et non dehors sous la pluie.

Je décide de recourir à la voie postale pour ne pas céder à la tentation. Troisième acte raciste puisque, simple usager de la préfecture comme les autres êtres humains sous la pluie, j’ai l’alternative de passer par la voie postale si je ne veux pas paraître raciste en attendant un accès au guichet. Je ressors. Quatrième acte raciste puisque, simple usager de la préfecture comme les autres êtres humains sous la pluie, ma sortie laisse penser que mon problème a été rapidement résolu (ce qui est le cas puisque j’ai la solution postale pour faire mes démarches, solution dont ne disposent pas les êtres humains sous la pluie).

Une espèce de culpabilité et de honte de dominant commence alors à me hanter et je décide d’aller à la rencontre des êtres humains sous la pluie. Au moins ça puisque je n’ai ni le courage ni la solution pour détruire l’organisation qui fabrique mes actes racistes. Je décline mon identité militante – « bonjour, je suis membre d’une association » – et je commence à sonder la file. « A quelle heure êtes-vous arrivé ? ». « A 8 h, me dit le premier, le second, le troisième ». «  A 10 h, me dit le vingtième », etc. etc. Je rappelle qu’il est un peu plus de midi et que le service n’ouvre qu’à 13 h 30. La file flirte déjà avec le boulevard, à une quarantaine de mètres de l’entrée de la préfecture.

 

Je me souviens soudain que l’entrée de la préfecture est abritée par une avancée et que, par le passé, les gens qui attendaient n’hésitaient pas à utiliser cette avancée pour se mettre à l’abri quand il pleuvait. Mais la file ne peut l’atteindre car – grâce à de nouvelles chaînes bien agencées mais pas encore fixées aux jambes des êtres humains sous la pluie – l’organisation de la file a été pensée de manière à l’éloigner de l’avancée qui aurait pu lui servir d’abri. Si tu veux accéder au service ouvert 6 heures par semaine, tu dois attendre dehors et te mettre en file et, aujourd’hui, tu dois te mouiller, point barre.

Je note que certains êtres humains sous la pluie ont des parapluies mais pas les autres. Je me dis que ces derniers se présenteront mouillés au guichet et que, en ces temps où « l’étranger pas blanc n’est pas beau », cela ne fera qu’accentuer les prénotions racistes que les « blancs » ont sur la distance culturelle entre l’Occident et eux.

Plusieurs êtres humains sous la pluie me redisent des choses que j’ai déjà entendues sous Sarkozy quand nous manifestions à la préfecture pour en critiquer le fonctionnement. « J’ai pris un jour de travail pour venir » ; « C’est la troisième fois que je viens et que je fais la queue parce qu’on n’a pas d’autres moyens de déposer un simple document, de les appeler ». En effet, depuis le changement inerte de 2012, le « service étrangers » de la préfecture 35 ne peut plus être joint par téléphone et l’assume.

Je croise une bénévole d’une autre association qui, pour la troisième fois en 15 jours, accompagne une famille et qui, pour la troisième fois en 15 jours, a dû faire la queue à partir de 10 h. Je calcule rapidement que ça fait plus de 10 heures d’attente pour un seul et simple accompagnement. Je l’admire mais, lorsqu’elle me précise pour quoi elle accompagne la famille, je crois savoir d’avance que ça ne va pas marcher non plus cette fois. Je n’ose pas le lui dire parce que la famille a trop attendu pour que je prenne le risque de me tromper. Un petit acte raciste de plus puisque je vais laisser cette famille faire la queue encore 2 heures sans doute pour rien.

 

Suite...

 

Je finis par repartir et je commence à réfléchir à rédiger un mail qui permettrait, au moins, de ne pas oublier et, encore mieux, de comprendre comment le FN, aux portes du pouvoir, est apparu historiquement comme un « parti normal » qui ne faisait que radicaliser un peu des « politiques normales de droite ou dites de gauche ». Je me mets à penser que ces êtres humains sous la pluie ont toutes les raisons d’haïr la République française et ses symboles ou ses succursales. Cette République qui – depuis tant d’années et sans parler ici des lois migratoires restrictives – ose les humilier en les traitant moins bien que des chiens mouillés. Tout en rédigeant en plus, avec une hypocrisie et une malhonnêteté malsaines, des chartes Marianne...

Je me demande combien de temps je tiendrais, moi le « blanc », si un service public qui fonctionne mal et réduit ses horaires d’accueil me faisait en plus attendre des heures sous la pluie. Que dis-je : si un service public qui fonctionne mal et réduit ses horaires d’accueil organisait tout pour me faire attendre des heures sous la pluie. Il est fort possible que je péterais un plomb. Autre privilège raciste que de s’autoriser à penser que je réagirais ainsi alors que les autres êtres humains sous la pluie n’ont individuellement pas le choix. En effet, la préfecture 35 a montré – je l’ai vu de mes yeux – qu’elle n’hésitait pas à faire interpeller par la police tout être humain sous la pluie qui manifestait une forme ou une autre de TOP (trouble à l’ordre public).

Je me demande encore : et si un jour, excédés, les êtres humains sous la pluie brûlent, pillent, cassent la préfecture, qui les soutiendra ? Même moi qui dispose, depuis 15 ans, de toutes les informations permettant de lire la genèse de leur révolte antiraciste légitime, je ne suis pas sûr que – au-delà de déclarations solidaires de principe – je n’irai pas jusqu’à me contenter de ne pas les critiquer parce que j’ai du mal avec la violence gnagnagna. Et pourtant, aujourd’hui, tout le monde admire ces « noirs » américains qui ont pété les plombs parce qu’ils refusaient d’être plus longtemps séparés des « blancs » dans des bus…même pas sous la pluie…

 

Suite...

 

Du coup, République française, je t’accuse de me mettre en danger. En effet, après tous mes actes racistes objectifs d’hier, je me suis dit : « Il se pourrait qu’un jour un être humain sous la pluie m’agresse parce que je lui passe de fait devant, parce que l’organisation de la préfecture crée des privilèges et donc des privilégiés (dont moi), crée des humiliations et donc des humiliés (eux) ». A force de voir surtout des « blancs » te passer devant et ne pas voir ces « blancs » attendre sous la pluie, il est logique que n’importe quel « blanc » devienne le simple symbole du monde des « blancs ». Et si la révolte jaillit, avec son lot de « dommages collatéraux », j’aurai beau jeu de dire que j’ai toujours milité pour les sans-papiers. La préfecture des « blancs » a tout fait pour que je sois identifié comme un maillon – certes faible mais maillon quand même – de l’ordre raciste. A cause des privilèges racistes que la préfecture a mis en place pour moi, français classé « blanc ». 

Des puristes doivent sans doute s’interroger : mais pourquoi s’accuse-t-il de racisme et pas de simple xénophobie ? Parce que la politique migratoire de la République française a ceci de sélective que ce ne sont pas tous les étrangers qui attendent sous la pluie. En combinant une politique européenne de libre circulation des européens, donc de gens classés pour la plupart « blancs », et une politique effroyablement complexe de visas qui privilégie les pays riches – souvent « moins blancs » sachant que, dans les processus racistes, un pays devient d’autant plus « blanc » qu’il s’enrichit – la République française n’a pas mis en place une politique xénophobe mais raciste. Une avancée anti-xénophobe comme l’Union Européenne tend alors à se transformer en outil républicain raciste. Pendant que les espagnols ou les anglais n’ont plus à passer par le « service étrangers » de la préfecture 35 pour vivre ici, les autres êtres humains qui doivent encore y passer et attendre sous la pluie sont de moins en moins classés « blancs ». Bien entendu, tous les « non blancs » qui vivent en France ne sont pas des êtres humains sous la pluie mais il est difficilement contestable que presque tous les êtres humains sous la pluie devant la préfecture 35 sont des « non blancs ».

C’est pourquoi j’accuse la République française et sa préfecture de m’avoir rendu raciste. Pas juste xénophobe. Et c’est pourquoi je suis en danger si – comme je le souhaite ardemment – les antiracistes s’attaquent à toutes les formes de racisme

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Published by L'archipélien - dans actualités
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  • Le monde est dangereux non pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire” Einstein.
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