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2 octobre 2013 3 02 /10 /octobre /2013 17:30

Dans l'antiquité grecque, sous le regard de Socrate se formèrent les premières écoles philosophiques. La plus outrageusement rigoriste fut celle d'Antisthène, le fondateur de l'école cynique. Il fut lui même élève de Gorgias et disciple de Socrate.

C'est dans cet univers de la grande époque classique, qu'un atypique insoumis jaillit de la boite de Pandora. Son nom était Diogène. Le rigorisme ambiant, concept de nature tyrannique, précipita cette âme libre hors du temps. Pour cette raison, deux millénaires et quatre siècles après l'implosion de la supernova, la légende du charismatique ancêtre habite nos cœurs. Diogène, le philosophe clochard et gastéropode d'amphore fait partie de la famille.

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Voici comment le plus marginal, le plus provocateur et le moins canonique de tous les philosophes devint le plus populaire des cyniques et au fond de tous les autres penseurs.On connaît peu de choses de sa vie, de ses écrits, de son enseignement véritable. Il est vrai que dans ce monde oriental originel, les mots et les phrases fleurissaient sur l'agora et dans les campagnes alimentant les chimères. Les scribes folâtres hésitaient encore a immortaliser « la vraie vie » sur le parchemin. Deux siècles auparavant, Pythagore avait donné le La. Pythagore, étymologiquement « celui qui a été annoncé par la Pythie ». Ce qui ajoute à l'augure de Diogène. La vie énigmatique de Pythagore permet difficilement d'éclaircir l'histoire de ce réformateur religieux, mathématicien, philosophe et thaumaturge. Dans cet univers de démiurges aussi familiers que créatifs, Diogène rencontra l'inspiration et fut sans doute un des premiers plébéiens à affronter de toute son âme, le monde et ses puissants, éveillant les bonnes et mauvaises consciences.

L'enseignement oral fit le reste, exerçant sa magie, emplissant l'imaginaire, demeurant libre et fluide comme la musique de son illustre inspirateur. Les mythes et leurs légendes s'emparèrent de ce fascinant vagabond philosophe. Sa destinée, ses idées peu banales, ses mille exploits et mille propos vrais ou inventés ajoutèrent à la fantasmagorie. La source la plus sérieuse venue jusqu'à nous se trouve dans le monumental ouvrage : « Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce (IIIe siècle) » Deux mille ans avant Nietzsche, Diogène agissait à renverser les interdits, le sacré, tous les tabous. « Il s'employait à déconstruire la société dans ses fondements ». A Corinthe, il affronta verbalement l'homme solaire, Alexandre le grand, l'empereur le plus prestigieux de tous les temps. Vêtu de ses haillons légendaires, il trouva devant lui ce demi dieu dans son habit de lumière, magnanime, lui proposant : « Demande moi ce que tu veux, je te le donnerai. » Diogène abruptement lui répondit : « Ôte toi de mon Soleil »

Alexandre, de surenchérir, « n'as tu pas peur de moi ? » Et là, devant cette autorité royale, Diogène louvoya « Qu'es tu donc ? Un bien ou un mal ? » « Un bien fit Alexandre. » « Qui donc, reprit Diogène, pourrait craindre le bien ». On peut être gueux aux pieds nus, ascète, digne mendiant, homme libre, mais aimer la vie. Ce monarque, élève d'Aristote, faisait assassiner tous ses rivaux, y compris au sein de sa famille. L'habileté de Diogène était d'élever la conscience de son illustre protagoniste tout en protégeant sa vie. Sa franchise et son audace intellectuelle lui valurent en retour cet éloge de l'empereur : « Si je n'étais Alexandre, je voudrais être Diogène. »

Le cynisme apparaît, pour le sens commun, comme un comportement moral, comme une manière d'agir et de s'exprimer en société, qui bafoue les bienséances et la morale établie, (nos humoristes modernes) L'humour dont il use, acide et provocateur, ne serait à cet égard qu'un moyen, relevant des programmes d'usage qui seraient éthiques. Mais le cynisme est aussi une école philosophique, voire, si on accepte d'étendre la dénomination hors du cercle des disciples d'Antisthène et de Diogène, un courant philosophique dont on trouve encore des tenants dans les premiers temps du christianisme (la foi et l'action qui relèvent des évangiles), des orientations chez Nietzsche. Les philosophes maintiennent une distinction nette entre les deux acceptions de ce terme, de manière à épargner au cynisme philosophique la dévalorisation dont le sens commun affecte le cynisme dit « vulgaire ».

Les valeurs fondatrices de la société (le travail, la famille, la patrie, le mariage et la souveraineté politique) sont d'emblée récusées, et toutes les conventions et bienséances sont bafouées. A un raisonnement fondé sur des concepts, sur l'articulation logique des signifiés, Diogène oppose la manipulation des signifiants naturels, irréductibles à quelque langage que ce soit. La métaphore avec pour toile de fond la nature. (plus tard, les évangiles)

La dénonciation des valeurs atteint tout ce qui peut donner corps à un projet humain : honneurs, réputation, pouvoir, richesses, amour, et même science et spéculation intellectuelle. Les systèmes de valeurs sont récusés au nom de l'autonomie du sujet humain.(un aspect de l'anarchie)

le cynique adopte la position « nature » Cette régression (ou reconquête) naturaliste se traduit en particulier par une référence systématique à la bestialité. (Les civilisations de l'ancien orient, le modèle amérindien.)

Pour atteindre un tel détachement, le cynisme est une morale spartiate, qui commence par des épreuves, un endurcissement, une désensibilisation. Apprendre à ne rien attendre, rien espérer, à n'accorder sa confiance à rien ni à personne. Diogène se promenant sur la place publique avec une lampe, au milieu d'une foule d'hommes, « Je cherche un homme » : il dénonce le caractère fallacieux de l'appellation « homme », au regard de ce qu'il estime être, lui, un homme : l'appartenance à une classe conceptuelle et linguistique est de l'ordre du paraître ; seul l'individu cynique accède à l'être.

Héraclès est le héros cynique par excellence, celui dont les travaux constituent à la fois des épreuves qui confortent son « pouvoir faire », et des preuves qui démontrent qu'un individu libre et fort ne connaît ni obstacles ni contraintes. Telle est la libre destinée de Sisyphe, Olympien, prompt au travail gratuit, pour le plaisir, pour la beauté de l’effort, pour marquer définitivement sa verticalité d’homme et son unicité dans le grand cirque de la vie.

Le rire cynique oppose sa singularité en refusant la tyrannie collective, C'est l'exclusion. La dérision cynique fait rarement rire les autres, car ce n'est pas le rire qui rassemble, mais cherche et provoque la division. La dérision cynique coupe les ponts avec la collectivité perçue comme autoritaire...ni Dieu, ni maître disait mon père rieur en évoquant fièrement nos aïeux artisans et libres penseurs. Je ne savais pas que je sympathisais avec Diogène et Sisyphe et que j'étais en phase à ce point avec mes ancêtres.

Mes ancêtres...les Gaulois qui d'ailleurs, soumis au questionnement rituel d'Alexandre le prétentieux, qui venait de les conquérir, lui répondirent qu'ils ne le craignaient point mais avaient simplement peur que le ciel leurs tomba sur la tête. Des grands cyniques, n'aimant et redoutant que la nature, le sanglier, l'hydromel et Danann, la déesse mère qui s'incarnait en Walkyrie à la chaumière, brandissant un ustensile contondant quand ils avaient abusé de la cervoise pendant les ripailles joyeuses. (Asterix d'Uderzo et Goscinny). Le cynisme traverse le temps et l'histoire. Au moyen âge par exemple, Rabelais (Gargantua et Pantagruel,) est tout à fait dans la ligne caricaturale, excessive et grotesque de l'humour gaulois cynique.

Il ne faut pas trop les chatouiller les cyniques, ils accèdent à l'« irruption » intempestive dans les scènes de la vie publique, l'« imprévisibilité » des conduites et des réparties, la « brutalité » des propos, la « spontanéité » des réactions, l'absence de délai dans la satisfaction des besoins. Souvenez vous ce qui arriva à Alexandre « le bien heureux » dans sa superbe juvénile rencontrant Diogène.

Le cynique est un misanthrope, la totalité des valeurs sociales et civilisées étant rejetées, il ne lui reste d'autres possibilités qu'une hypothèse individuelle de type esthétique. Dans l'art il excelle, son originalité créatrice transcende son humanité ombrageuse. Mais, dans la mesure où il récuse d'emblée le langage et les classes conceptuelles, le discours cynique ne peut être que mimétique, et la critique qu'il applique à toutes choses ne peut être que caricature. La « représentation » serait en quelque sorte l'arme absolue du cynisme. La scène, le cinéma, le théâtre, constituent pour lui des réservoirs d'expression. Il est notoire que ce type d'artiste a beaucoup de difficulté à réaliser une vie sociale stable et surtout un couple harmonieux. Il est au fond habité par un projet de vie qu'il incarne en solitaire.

Satire, diatribe, ironie, bouffonnerie, non-sens ou calembour, le rire cynique, mise en scène dérisoire de l'humain et du social, cherche à mettre à nu l'autre face des conduites et des valeurs. « Plus je connais les hommes, plus j'aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j'aime ma chienne. » Pierre Desproges.

Jankélévitch fait observer dans L'ironie, à propos du discours cynique : « Il fait éclater l'injustice, dans l'espoir que l'injustice s'annulera d'elle-même par l'homéopathie de la surenchère et de l'esclandre ». En somme, le cynique compte sur le sens esthétique de ses contemporains pour éveiller leur sens moral.

Nietzsche le cynique, entre autre, oppose, au lieu du bon et du mauvais, le gros, le gras, le lourd à l'agile, au léger, au souple, à l'élégant. Ce qui devient intolérable, c'est alors la perception individuelle de la laideur, et non plus la seule amoralité. il faut le désensibiliser par la perception de la laideur, et cette désensibilisation entraînera ipso facto une modification du jugement moral.

 

En synthèse, le cynisme oppose à la collectivité tyrannique son individualité insoumise. Diogène nous enseigne donc la brutalité du style, (effet d'immédiateté), la mise en scène, (la représentation), le détachement, (la désensibilisation), la démoralisation, (le scandale)

En somme nous sommes au cœur d'un mécanisme humain qui caractérise bien l'esprit gaulois, voire même profondément français. Avec un tel ferment de vérité, il est bien entendu que les français adhèrent en majorité à ces valeurs et rejettent par la même occasion, la tyrannie, le sectarisme religieux et politique, le collectivisme rigoriste, la médiocratie démocratique. Tous les vocables en isme, sauf le cynisme de Diogène.

 

 

Auteur Jack Mandon in Agoravox

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  • Le monde est dangereux non pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire” Einstein.
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